Ciné Live (Août 97)
"Speed 2" ou le retour de l'infernale course-poursuite. L'asphalte a cédé sa place à l'élément liquide, et Keanu Reeves à Jason Patric. Sandra Bullock, quant à elle, est toujours là, et a visiblement apprécié les mois passés avec son nouveau partenaire. Interview d'un couple chamailleur.
Pour d'obscures raisons pas vraiment convaincantes, la 20th Century Fox avait exigé que Sandra Bullock et Jason Patric accordent leurs interviews ensembles. Pour plaire au studio, les journalistes sélectionnés pour participer à la frénésie promotionnelle de Speed 2 devaient se rendre à Marina del Rey, banlieue de Los Angeles genre Merlin-Plage, dans un hôtel de luxe bunkerisé avec vue sur l'eau. Affalé dans un fauteuil, Jason Patric attend les questions d'un air circonspect. En robe longue noire flottante, Sandra Bullock glousse. Les deux semblent profondément complices...
CineLive : Racontez-nous le premier jour de tournage...
Sandra Bullock
: Je préfèrerais m'en abstenir !
Jason Patric
à Sandra Bullock : Je peux m'asseoir sur toi ?
S.B. (riant) :
Bien sûr. Viens !
J.P. : En
fait, non. Je serais trop à l'aise.
Dans la première scène, vous deviez embrasser Jason...
S.B. :
L'horreur ! C'est la scène la plus dangereuse du film !
(à Jason Patric) A toi maintenant, et sois honnête. Dis
vraiment ce que tu pensais de moi ce jour là.
J.P. : Elle
était un peu inquiète, tendue...
S.B. : Tu n'as
pas toujours dit ça...
J.P. :
Plutôt frigide même... On a dû s'embrasser
plusieurs fois de suite. Elle a fini par se dégeler.
Lorsque vous allez tourner avec un partenaire que vous ne connaissez pas, c'est important de se rencontrer avant ?
S.B. : Oui.
Non seulement afin de sentir si vous avez envie de travailler
ensemble, mais pour discuter aussi de vos besoins réciproques.
(à Jason) Vraiment, ce que tu voulais de moi au départ,
ça n'était pas cool du tout.
J.P. : Je
tenais à savoir pour quelles raisons elle faisait cette suite.
Que vous-a-t-elle répondu ?
J.P. : Qu'elle
avait confiance en Jan De Bont, envie de s'amuser et de voir ce que
je pourrais apporter de neuf au projet.
S.B. : Surtout
avec toi qui es si rigolo !
J.P. : Je
comptais éviter de te faire passer pour une jeune
écervéelée immature auprès de notre amis français.
(A Sandra) Vous lui avez posé la même question?
S.B. : Il ne valait mieux pas. Il m'aurait répondu qu'il n'avait aucune envie de faire le film. Je ne sais toujours pas pourquoi il a accepté.
(A Jason) Vous aviez vu Speed et Twister, les deux films de Jan De Bont ?
J.P. : Non.
J'ai vu des morceaux de Speed à la télé...
S.B. : Menteur
! Tu le regardes sans arrêt...
J.P. :
Grâce à la cassette que m'a fait parvenir ton agent,
accompagné de ton petit mot signé d'un grand coeur qui
disait :"Si tu as le temps..." Evidemment, je me suis
empressé de la mettre aux enchères dans le magasin de
vidéo local.
S.B. :
(désignant un seau à glace rempli de bouteilles
d'Heineken) : Tu veux une bière ?
J.P. : Non,
mais sers-toi.
S.B. : Ce sont
les tiennes. Tu en as besoin.
Est-il facile pour vous d'apprécier les films des autres ?
J.P. : Ca
dépend. Mais c'est de plus en plus difficile parce qu'on
connaît les ficelles. La plupart des films hollywoodiens sont
des merdes et quand on les voit, on est conscient de ce qu'on essaie
de vous convaincre d'avaler. Du coup, les bons films et les bonnes
performances sont d'autant plus flagrantes. Mais dans l'ensemble,
c'est déprimant.
S.B. : Je suis
totalement d'accord. Il est d'autant plus dur de voir du bon travail,
de réaliser que ce n'est hélas pas vous sur
l'écran et de souhaiter être capable d'en faire autant.
Est-ce que les gens qui vous conseillent ont été surpris de certains de vos choix, comme In Love and War [sortie le 13 août] par exemple ?
S.B. : Je suis responsable de ces choix et parfois j'aurais dû ne pas écouter ce qu'on me disait. Dans ce cas précis, le studio a sorti le film trop vite en voulant profiter de ce que Chris O'Donnell [Le Robin de Batman, NDLR] et moi étions à l'affiche pour capitaliser sur nos récents succès, plutôt que de penser au film lui-même. Je suis très fière de ce que j'ai accompli et qui représente un défi énorme. Pourtant, je me demande si avec quelqu'un d'autre à ma place, le sort du film aurait changé.
Quel est le pire conseil reçu dans votre carrière ?
J.P. (il
réfléchit) : Un appel de Sandra Bullock il y a neuf
mois... (rires) pour un petit film se passant sur un bateau... En
fait, je n'ai jamais pris en ligne de compte tout ce que cela
pourrait modifier dans ma carrière. Je refuse d'être
aussi méfiant. Ou alors on court le risque de succomber
à la vanité, et ça, c'est l'arrêt de mort
pour tout acteur.
S.B. : Je n'ai
sans doute pas fait suffisament confiance à mon instinct.
Lorsque tout est chaotique autour de vous et qu'il vous faut prendre
une décision, on est bien obligé de faire confiance
à quelqu'un. J'ai écouté certains avis alors que
je n'aurais pas dû, mais je suis la seule fautive.
(A Sandra) Quelle différence pour vous entre Speed et Speed 2 ?
S.B. : A l'époque du premier, je n'étais pas consciente de l'aspect business de ce métier. Toute cette attention qui déferle avec le succès du film, vous l'attribuez à vos qualités d'acteur et pour avoir fait du bon travail. Erreur : c'est à cause des résultats au box-office. Du coup, par réaction, j'ai choisi des rôles moins risqués, et ma progression d'actrice a été plus lente. Je voulais attendre d'être capable de contribuer plus efficacement aux projets.
Le positif, c'est quoi ?
S.B. : Mon luxe, aujourd'hui, c'est de pouvoir choisir des scripts de meilleure qualité et de procurer du travail à d'autres. De faire partie du processus sans me trouver forcément devant la caméra. D'attendre et de dire non. Ce n'est pas facile parce que j'ai encore le réflexe de l'actrice au chômage que j'étais à mes débuts, serveuse à New York, acceptant n'importe quoi par crainte de ne pas travailler. Je ne connaissais personne dans ce métier et j'ai consacré beaucoup d'énergie à me battre pour en arriver où je suis. J'ai eu beaucoup de chance. Tout est question de timing. Par superstition, j'ai encore sur mon compte à la Apple Bank de la 72e rue mes derniers pourboires. Je sais que j'étais une excellente serveuse.
Quel regard portez-vous sur les aléas de ce métier ?
J.P. : Pour
moi, c'est très clair. Une fois que ça ne marchera plus
dans le cinéma, je quitte tout. Je refuse d'avoir à
changer, à m'adapter, à me soucier de ce qui
plaît. 99 % des acteurs engagent les services d'une styliste
qui les habille à la dernière mode, et d'un entourage
chargé de les préparer à se conduire en star.
S.B. :
Exactement comme moi !
J.P. : J'en
serais incapable...
S.B. : Mais tu
dois admettre que de nous deux, tu es celui qui s'habille le mieux.
J.P. : Pas du tout.
S.B. : Je ne
voudrais pas dire, mais chaque jour, sur le tournage, tu étais
parfaitement coordonné noir ou bleu marine. "Black and
Blue", comme les bleus que j'ai récoltés en
tournant avec toi.
J.P. : Je
t'avais prévenue que nos rapports seraient douloureux. Mais
sous ton air innocent d'écolière américaine
heureuse, tu es coriace.
A propos d'image, avez-vous le sentiment d'avoir à vous comporter d'une certaine manière, d'être toujours de bonne humeur et souriants ?
S.B. : Non. Je
réagis en fonction de l'énergie qui se dégage
autour de moi. Si tout est frénétique, je commence
à m'emballer et parler non-stop. J'aime la vie, j'aime rire et
m'amuser, mais je ne suis pas ainsi vingt-quatre heures sur
vingt-quatre. Ca rendrait les gens cinglés, et moi avec.
J.P.
(l'interrompant) : Mais en général, tu traites les gens
de la manière qu'on attend de toi dans ce genre de situation.
S.B. : Par
politesse. Je ne sais pas me comporter autrement. Les journalistes me
voient une fois par an et pensent que je suis ainsi. On n'ose pas
demander à Jason avec qui il va se marier alors qu'à
moi, on n'hésite pas à me poser la question.
Quel genre de réalisateur est Jan De Bont ?
J.P. : Ce
n'est pas un directeur d'acteurs.
S.B. : Avec
lui, c'est comme travailler en famille ou avec des amis. Ce qui est
frustrant, parce qu'on se permet des libertés impensables avec
d'autres. J'étais souvent en rogne, prête à le
tuer à la fin de la journée. Mais lui faisait comme si
rien ne s'était passé. Ce qui m'horripilait,
c'était son énergie inlassable, son côté
intrépide. Il sait que je suis têtue et prête
à tout essayer pour une scène malgré le danger.
Mais il ne m'aurait jamais dit de faire attention ! Et quand
j'étais épuisé et que je me plaignais, il ne
m'écoutait pas.
J.P. : Ca
t'apprendra à ne jamais coucher avec ton metteur en
scène !
S.B. : Je
l'ignorais. Par contre, toi, tu n'aurais pas dû coucher avec
tes huit co-stars.
J.P. :
Grâce à toi, j'ai enfin perdu cette habitude. Il faut
dire que tu m'as rendu la tâche facile.
S.B. : Pour
une fois, tu as concentré ton énergie dans ton travail
et pas dans tes partenaires !
En quoi le plaisir est-il différent pour vous devant la caméra ?
S.B. : C'est
devenu un facteur essentiel pour moi, si bien qu'il est
nécessaire de m'arrêter de travailler. A l'heure qu'il
est, j'ignore ce que c'est parce qu'il s'est dilué avec chaque film.
J.P. :
J'attend le projet qui me stimulera à nouveau.
© 1997 by Ciné Live